Douelle, le port du vignoble (suite 1)

Des bateaux et des marchandises

Des bateaux

«L’évolution de la batellerie suit de près l’aménagement du fleuve. Au temps où la remontée au-delà de Cahors était impossible, on ne trouvait sur la première section que . des embarcations grossièrement construites, dont les maîtres de bateau se défaisaient une fois arrivés à destination» 1 explique Étienne Baux dans son ouvrage Sur le Lot au temps de la navigation, paru en 1984. Le rapport de l’ingénieur en chef en tournée d’inspection de 1854 atteste également que: « Jusqu’en 1854, les bateaux ont une forme vicieuse,’ on emploie à leur construction des courbes provenant de branches d’arbres dont les deux portions font un angle très obtus, de sorte que le fond en est étroit, la partie supérieure étant fort large, et ils ne peuvent porter un poids considérable qu’avec un fort tirant d’eau ».

Les premiers bateaux s’appellent des « nau» et ne dépassent pas 10 m. de long. Viendront ensuite 4 sortes de bateaux de fret: la « sapine» (20 à 28 m. sur 4 à 5 m., cf. ill. et descriptif ci-après), le « macalet» (18 m. sur 4 m.), la « gabare» (14 m. sur 3,60 m.) et le « gabarot» (9 m. sur 1,80 m.), le plus utilisé. Aucune embarcation ne peut dépasser 28 m. de longueur, étant donné le gabarit des écluses.

 

Construction d'un bateau
(Cahors,1916 - cliché A. Viré, archives de la société des Études du Lot,
 in Sur le Lot, au temps de la navigation)

La gabare (ou gabarot pour les embarcations les plus petites) est un bateau à fond plat, en châtaignier ou en chêne, de 20 à 25 t. de charge et de 1,30 m. de tirant d’eau. Il a une forme ovale, pointue aux extrémités, ressemblant à une navette de tisserand. Une barre très longue, la «gouvern», terminée par une large pelle, permet de bien manœuvrer le bateau.

Gabare à l’accostage, dans la basse vallée, au début du siècle (in Le Lot)

Les aléas de la navigation

La navigation sur le Lot a toujours été difficile parce que longue et dangereuse, comme en témoigne H. Guilhamon dans son Journal des voyages de J.F. Henry de Richeprey, publié en 1967 : « Il arrive souvent que les vins qu’on charge dans le mois de novembre n’arrivent à Bordeaux qu’à la Noël, et à gros frais. Ils n’y arrivent même assez ordinairement que dans le mois de janvier ».
Pendant les « cours moyens», on navigue en franchissant les pertuis ou les écluses; mais pendant les « eaux volantes», c’est-à-dire en période de moyenne crue (soit durant quatre mois environ), les bateaux passent par-dessus les chaussées; c’est alors que la navigation est la plus active et la plus dangereuse, entraînant trop souvent des pertes en gabares, en marchandises, mais aussi en hommes. La présence de nombreuses barres rocheuses, d’épis et de digues pour les moulins et les pêcheries, rend également les manœuvres délicates. Aussi, il n’est pas rare d’être obligé de décharger pour recharger ensuite après un passage dangereux.

 


(Cliché Ufferte, archives de la S.E.L.,
 in Sur le Lot au temps de la navigation)

Même en période favorable, la remontée du courant se fait sur des chemins de halage étroits et souvent mal entretenus. Sur certaines berges escarpées, ils peuvent être creusés directement dans la pierre, comme ici à Bouziès.
La remontée se fait généralement depuis la rive, à l’aide de bœufs ou de chevaux : « Le plus souvent cela se présente ainsi: des chevaux et des bœufs accouplés tractent trois ou quatre bateaux. Donc, une circulation en convoi. En fonction de /’importance du chargement, il est nécessaire qu’il y ait deux ou cinq chevaux, ou bien deux ou quatre bœufs. Certains maÎtres de bateau gardent les animaux pendant tout le voyage et les font redescendre en bateau. D’autres relaient leurs animaux après un jour entier de traction», raconte P. Jarrige dans l’ouvrage d’Étienne Baux.

Elle peut aussi s’effectuer « à la tire», par des hommes parfois dans l’eau jusqu’à la ceinture: « Comme les chemins de halage n’étaient pas partout accessibles aux chevaux, ils ramenaient souvent les bateaux à force de bras. Je frémis encore au récit des vieux matelots: « Nous étions, disent-ils, vingt, trente, tirant le câble immense le long des sentiers de chèvre, pratiqués aux flancs de rocs escarpés. Le chef commandait d’une voix stridente et forte, gourmandait l’un, encourageait l’autre, tenant dans sa main la hache levée, prêt à la lancer à la tête du premier qui aurait lâché pied ou mis le désordre ou le trouble dans la troupe »» (Texte de l’Abbé Massabie paru en 1880 dans le Bulletin de la Société des Études du Lot, tome VI, pp. 195-200).

Risquant leur vie à chaque voyage, les mariniers se mettent naturellement sous la protection divine. Dans un écrit daté de 1921, F. Lacoste témoigne de la dévotion particulière que les matelots professent à l’égard de Notre-Dame de l’Ile à Luzech.
« Quand ils arrivaient en face de la chapelle, et sur un signal donné par le patron, ils ne manquaient jamais de se mettre à genoux, de faire le signe de la croix et de réciter tous ensemble à voix haute un Ave Maria. De temps en temps, ils descendaient à terre et se rendaient à l’oratoire pour y prier et y déposer leurs offrandes. Les deux vaisseaux en miniature que l’on voit suspendus à la voûte de la chapelle sont un souvenir de leur dévotion ». On compte ainsi 200 chapelles d’Entraygues à Aiguillon.

A Douelle, l’ex-voto suspendu dans le chœur de l’église est un bateau de haute mer, et non une gabare comme à Luzech. Son origine est inconnue.

Des Marchandises

Le trafic à la descente est 4 fois supérieur à celui de la remonte.

Que transporte-t’on? Vers Bordeaux:
– Des matières premières et des produits manufacturés: la houille et le fer (en provenance du bassin de Decazeville), le merrain (bois de chêne taillé dans le cœur de l’arbre, destiné à la tonnellerie des régions viticoles), le bois (pour la construction et le chauffage), le verre, le minerai de fer …

– Des produits agricoles (en aval de Cahors seulement) : le vin représente l’essentiel du fret (à destination principalement de l’Angleterre, de la Hollande et des Iles), à côté de quelques chargements de céréales et de prunes.

Mais le commerce du vin de Cahors se heurte aux mesures protectionnistes érigées par le négoce bordelais, qui obtient une dérogation à l’arrêt du Conseil de 1774 autorisant à tous les marchands le stockage d’une année, dans les ports de mer, des marchandises destinées aux colonies. Ainsi, les vins de Cahors ne peuvent être entreposés à Bordeaux que de la Noël au 8 septembre, époque pendant laquelle aucun départ pour les Iles n’a lieu. A ces mesures discriminatoires, s’ajoutent des taxations abusives pénalisant la vente des vins de Cahors.

Au retour:
– De la houille anglaise, du bois, du minerai de fer, du plâtre, du bois, du vin, du fer, du blé, de la fonte …

– Des produits coloniaux: du sel marin, des épices, du café, du poisson séché, du sucre …

 

Des cales de commerce

« Sous ce nom, on désigne les installations destinées au chargement et au déchargement des objets du trafic» 1 explique Étienne Baux. Le port de Douelle est 1 malgré l’importance du fret 1 une installation précaire jusqu’au XIXème siècle. La cale d’embarquement (devant chez Herrero) n’est aménagée en dur qu’en 1884.

Autre lieu stratégique sur le port de Douelle: l’auberge de Sers Cabanel, étape connue et appréciée des mariniers, servant notamment de relais de poste. Les négociants bordelais y adressent leur courrier à l’intention des courtiers en vins de Cahors.

(crédit Nicole Prioux-Raynal) avec l'aide de la Bibliothèque Municipale de Douelle
 et la Bibliothèque Départementale de Prêt de Cahors

A suivre … (suite 2)

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