Douelle, le port du vignoble (suite 2)

Des hommes

Les « gens de la rivière »

Le monde de la batellerie est hiérarchisé de la sorte:

– Au sommet, les maîtres de bateaux, qui possèdent une ou plusieurs gabares. Ils sont d’une aisance comparable à celle des petits ou moyens propriétaires fonciers. Mais un seul naufrage ou des accidents répétés peuvent les précipiter dans la misère, aucune assurance ne compensant les pertes subies, et ce jusqu’au début du XIXème siècle;

– Les patrons, engagés par les maîtres pour tenir la «gouvern ». Ils sont salariés ou associés chargés d’assurer le recrutement, de régler les incidents arrivés à bord, de traiter les affaires à Bordeaux;

– Les matelots qui louent leurs bras pour le voyage ou le halage. Ils forment la couche la plus basse et la plus nombreuse de la population batelière. Leur sort est semblable à celui des journaliers agricoles: ils peuvent être renvoyés dès que le patron n’a plus besoin d’eux.

A bord d’une gabare, on trouve généralement quatre hommes et un patron.

En dépit de leur différence de statut, ces hommes sont unis, bien malgré eux, par leur commune appartenance aux Classes de Marine.

« A partir du règne de Louis XIV, le Roi attend de tous ces marins d’eau douce qu’ils fournissent, en cas de besoin, les équipages des vaisseaux de guerre basés à Toulon ou à Rochefort, et les spécialistes pour les entretenir.

La Révolution conservera et utilisera à plein ces dispositions particulièrement haïes, auxquelles échappait le reste de la population», raconte P. Delvit dans Des rives en pays d’Olt.

Un extrait des délibérations du Conseil Municipal de Douelle du 21 Thermidor An II de la République témoigne encore de cette pratique et dresse une liste qui se veut exhaustive des 65 mariniers de la commune:

– Albaniac Jean, dit Moïse

– Albet Michel et Bernard

(maîtres de bateau)

– Alibert Pierre et Jean, dits Gourdou ;

Alibert François et Mathurin, dits Fustié ;

Alibert Jean, dit Albaniat

– Arazat Jean-Paul

– Baudel Jean et Pierre, ditsLengaillait

– Belon François, dit Negrot

– Bès Beurat Bertrand l’aîné,

Bès Beurat Joseph jeune,

Bès Beurat Guillaume

Bessières Louis et Jean frères;

Bessières Pierre, dit Mouriscoul

– Bonnet ou Bounet Jean et Barthélémy, dits Vicary

– Bouipie Michel, dit La Plume

– Bouyssié Jean-Pierre, dit Stebou

– Brouel Clément

– Brouquet Charles

– Cammas Jean

– Carrières Jean-Pierre et

Jean, dits Vignes

– Coulon Jean-Pierre et

Augustin, dits La Prade

– Dajean Pierre, dit Cayre 1

– Delbret Jean-Pierre

– Desprat Jean

– Fourastié Jean et Jean-

Pierre, dits Ressès

– Fournié Jean-Pierre, dit

Ventredor

– Fourtar Joseph, dit Joye

– Gibert Michel, dit Laguerre

– Jouclas Pierre et Guillaume, dits Fourau

– Lacan Joseph, dit Prodat

– Lapin Jean-Pierre

– Le Bastié

– Linon Jean

– Maulières Pierre, Jean et

Antoine, dits Fegouillou

– Miquel Jean-Louis, dit Fapilie

– Noël Pierre, dit Noir

– Pagès Antoine, dit Belou ;

– Pagès Gabriel, dit Pagesou

– Pons François et Guillaume

– Raynal Pierre et Louis

– Reilhé Baptiste, dit Masillé

– Rigal François

– Roucanières Barthélémy

– Sers François, dit Cabanel

– Soubatière Jean, dit Roufié

– Stybal Pierre

– Tauriou Pierre

– Vallette Pierre (patron)

– Vallette Pierre, dit Feufrou

– Vernet Jean, dit Lapin

Des compétences

L’Abbé Massabie, dans un texte paru en 1880 dans le Bulletin de la Société des Etudes du Lot, tome VI, pp. 195-200, rend hommage aux« gens de la rivière» et à leur savoir-faire:

« Les patrons de bateaux étaient nombreux,. ils savaient tenir le gouvernail d’une main prudente et ferme. Les Vallette, les Albet, les Roucanières, les Fournié, les Bès, les Carrière et tant d’autres et les Relhié surtout, qui mettaient à peine le pied sur la terre ferme, et plus récemment les Arrazat et les Pagès, sont connus ou furent autrefois célèbres sur toute la rive, depuis la montagne jusqu’à Bordeaux¹. Les patrons commandaient en maîtres et l’équipage obéissait sans mot dire. Ils étaient à la fois sur l’eau jusqu’à deux et trois cents hommes du village, sans y comprendre les enfants, que les patrons, d’après les règlements qui ne sont plus en vigueur, étaient tenus de prendre gratuitement à bord, pour les former de bonne heure à la manœuvre et les habituer à
l’eau [‘ .. J.
Les ouvriers de Douelle savaient construire et radouber les bateaux et les
barques, plonger, vivre longtemps sous l’eau, remonter et plonger encore. Quand l’administration a fait exécuter, dans ces dernières années, les grands travaux de canalisation du Lot, elle a pris parmi eux de préférence ses plongeurs, ses dragueurs, ses charpentiers et ses maçons. Ils ont construit les digues et les écluses, et cette justice doit leur être rendue, que nul ne savait mieux qu’eux établir à des profondeurs considérables, malgré l’effort de l’eau, les batardeaux²  nécessaires pour les fondations des grands ouvrages. Les exercices variés de la navigation développaient chez eux les forces physiques ,. la vie en plein air, à la rame ou au gouvernail, donnait de la vigueur au
sang.
Si vous voyez encore un colosse promener dans les rues sa haute stature et ses larges épaules, avec cette démarche cadencée et chancelante que donne le pied marin, dites: voilà un des derniers représentants des vieilles familles de bateliers ».
 
1 Les matelots aiment cette locution. Ils appellent Montagne tout le pays qui, situé au-dessus de Lévignac du Rouergue, correspond avec la Basse-Guyenne, par le moyen du Lot (Note de l’auteur). 2 Caissons construits sur le fond de la rivière pour pouvoir travailler à sec (Note d’Étienne Baux).

Un mode de vie

Étienne Baux, dans l’introduction de son ouvrage Sur le Lot au temps de la navigation, nous confirme le statut particulier des « gens de la rivière», qui forment « une société originale {. .. ], à la vie intense et dangereuse, modelée depuis des générations par l’exploitation du fleuve. Jusqu’aux années 70 ou 80 du siècle dernier, on les reconnaissait à leur veste bleue, à leur chapeau de cuir bouilli. Réputés soiffards et querelleurs, ils méprisaient les buveurs d’eau et les mangeurs de blé noir du Haut-Pays. Leurs amis étaient les éclusiers, les charretiers du halage, les aubergistes, leurs bêtes noires les meuniers qui les privaient d’eau, les pêcheurs qui les gênaient».

 
 
 
(crédit Nicole Prioux-Raynal) avec l’aide de la Bibliothèque Municipale de Douelle
et la Bibliothèque Départementale de Prêt de Cahors 
 
 A suivre …(suite 3)

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